Extraits de : "Documents Martinistes" de Robert Amadou.

 

QU’EST-CE QUE LE « MARTINISME » ?

 

 « Martinisme » : beau cas de polysémie, avec tous les risques de malentendus où ce caractère expose et qui tous ont fait et ne cessent de faire des victimes !

  D'abord, débrouillons l’écheveau des significations.

1.  -  « Martinisme » designe, en premier lieu (c'est-à-dire le plus normalement, à mon avis), le système de théosophie composé par Louis-Claude de Saint-Martin et exposé dans ses ouvrages. Un martiniste, une martiniste est celui, celle qui reçoit ce système afin de l’étudier et de le pratiquer. Louis-Sébastien Mercier (Tableau de Paris, 1783) atteste cet emploi et Saint-Martin lui-même utilise le terme dans cette acception au moins une fois, en 1798. Naturellement, le sens de « martinisme »  s'élargira dans la direction marquée par la présente définition  (comp. le cas de « jansénisme » et de «quiétisme ») et pourra désigner certaine forme assez incertaine de religiosité mystique, douce et sensible, que le tempérament de Saint-Martin manifeste parfois et dont sa doctrine contient quelques germes. C’est son côté pré-romantique que le romantisme exaltera, au prix  de contresens ; c'est ce martinisme-là qui allait à Sainte-Beuve.

2.  -  « Martinisme »  désigne la doctrine de Martines de Pasqually, et les « martinistes » deviennent alors, en corollaire, des Elus Cohen. La juxtaposition de ce sens au sens précédent s'explique notamment par l'homonymie partielle de « Saint-Martin » et de « Martines », et par les liens personnels, doctrinaux et sociaux, tant imaginaires que réels, des deux illuminés. En ce deuxième  sens, « martinésisme » et « martinésiste » interdisent l’équivoque.

3.  -  « Martinisme »  désigne  l'Ordre  des  Chevaliers Bienfaisants de la Cité Sainte et plus généralement, le Rite Ecossais Rectifié, et « martiniste » désigne le membre de ces organisations, parce que Willermoz. avait placé celles-ci dans la mouvance du martinésisme et que nombreux furent, autour de Willermoz et à commencer par lui, les Elus Cohen qui y appartinrent.

 Dans cette nouvelle direction aussi, le sens du mot « martinisme » s'est élargi. Willermoz le martiniste, c'est-à-dire l'Elu Cohen et l'émule de Saint-Martin, porte-parole, croyait-on (et c'était vrai par ricochet) de la secte martinésiste, l'avait emporté au convent de Wilhelmsbad en faisant accepter, du moins formellement, la réforme martiniste, c'est-à-dire inspirée par le martinésisme, de la Stricte Observance Templière. Aussi advint-il que tous les illuminés français voire tous les Maçons «mystiques » de France furent qualifiés « martinistes ». Et Chefdebien lui-même qui, à Wiihelmsbad, avait été l'adversaire de Willermoz.

4. -  « Martinisme » désigne l'Ordre martiniste de Papus ou l'un des Ordres martinistes dérivés de celui-ci.  « Martiniste »  sera alors  le  membre d'un Ordre martiniste. Ce sens s'explique formellement par le qualificatif même que les Ordres soi-disant martinistes ont choisi et, au fond, parce qu'ils se réclament de Saint-Martin et revendiquent soit obscurément (Papus incapable de faire le départ net entre Saint-Martin et Martines) soit expressément (Bricaud) une filiation cohen.

5.  -  De  la  polysémie,  passons  à  l'homonymie. « Martinistes » sont souvent appelés les sectateurs du visionnaire beauçois, qui réussit à obtenir une audience de Louis XVIII, Martin de Gallardon. Pour mémoire.

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AU BOUT DU COMPTE

 

   Au bout du compte, il pourrait paraître souhaitable qu'on réservât le terme « martinisme » pour désigner la synthèse que Saint-Martin fit, sur la base de son expérience personnelle, des enseignements de Martines de Pasqually et de Jakob Böhme, sa théosophie. Le mot « martiniste » désignerait le mieux un disciple de Saint-Martin. (« Saint-martinien » conviendrait à celui qui l'étudie seulement.) Mais ce vœu serait sans espoir. Faut-il le regretter ?

  Faut-il regretter de même que le mot « saint-martiniste », sans ambiguïté celui-là, que jadis proposait Ladrague (Catalogue Ouvaroff, 22, n° 55), soit demeuré inusité ?

  Ce n'est pas sûr. Car la polysémie des termes « martinisme » et « martiniste », si elle entraîne des équivoques, oblige du moins quiconque s'en garde ou y réfléchit, à constater l'existence d'une tradition ramifiée dont le martinésisme,  le saint-martinisme, l'Ordre des Chevaliers Bienfaisants de la Cité Sainte, l'Ordre martiniste même représentent des moments, les moments du martinisme - liés et distincts, à ne pas confondre, mais à conjuguer.

 

... A Suivre ...