Extrait de : "Documents Martinistes" de Robert Amadou.

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L'ORDRE MARTINISTE

Historique

1. - A. - Selon Papus même et à sa diligence : premières initiations personnelles en 1884 ; cahiers et premières « loges » en 1887-1890.

 En 1891 est fondé le Suprême Conseil de l'Ordre martiniste dont Papus s'efforcera jusqu'à sa mort de perfectionner l'organisation. Papus place son Ordre en connexion avec Martines de Pasqually et les Elus Cohen, Saint-Martin, Willermoz et les Chevaliers Bienfaisants de la Cité Sainte, qu'il mêle un peu tous, en y joignant les « Philosophes Inconnus ».

 Papus meurt en 1916, Détré (Teder) lui succède, qui meurt en 1918. Bricaud devient Grand Maître et s'affirme en possession de la succession cohen dont Papus n'aurait même pas, selon lui, soupçonné l'existence. Constant Chevillon en 1934, Henri-Charles Dupont en 1944, Philippe Encausse en 1960 sont les Grands Maîtres suivants.

  - B. - Philippe Encausse avait, de son côté, en 1952, réveillé l'Ordre martiniste fondé par son père, qui avait quelque peu viré de bord.

 En 1958, Philippe Encausse avait, avec son Ordre martiniste, Dupont avec son Ordre désormais intitulé Ordre martiniste-martinéziste et, enfin, Robert Ambelain avec son Ordre des Elus Cohen, devenant, en la circonstance, l'Ordre martiniste des Elus Cohen, avaient constitué l'Union des martinistes.

 Quand Philippe Encausse succéda à Dupont, il fusionna l'Ordre martiniste et l'Ordre martiniste-martinézistes. (Cf Dr Philippe Encausse, « L'Ordre martiniste en 1960 », Les Cahiers de la Tour Saint-Jacques , II-III-IV (1960), pp. 190-192).

 En 1962, L'Ordre martiniste et l'Ordre martiniste des Elus Cohen s'unirent à leur tour pour ne plus former que l'Ordre martiniste, lequel comporta deux cercles : un cercle extérieur, ou Ordre martiniste « classique », et un cercle intérieur dit Ordre des Elus Cohen (Cf L'Initiation, avril-juin 1963, pp. 59-63).

 En 1967, Ambelain démissionne de son poste de Souverain Grand Commandeur de l'Ordre des Elus Cohen (ou cercle intérieur de l'Ordre Martiniste) en faveur d'Ivan Mosca qui, aussitôt, choisit l'indépendance et le sommeil. (Cf chap. 1er).

 En 1971, Philippe Encausse démissionne au profit d'Irénée Séguret, de la présidence de l'Ordre Martiniste (la présidence ayant remplacé, depuis 1966, pour une raison évangélique, la Grande Maîtrise) ; il en devient Président d'Honneur et Secrétaire général. Puis, il succède, le 1er janvier 1975, à Irénée Séguret, démissionnaire.

   - C. - Enregistrons la naissance par scissiparité (ou par schisme ?), entre les deux guerres mondiales, de :

--- L'Ordre Martiniste Traditionnel fondé par Victor-Emile Michelet (premier Grand Maître) et Augustin Chaboseau, second Grand Maître après la mort du premier, en 1931, en réaction contre Bricaud ; réveillé, en septembre 1945, avec Augustin Chaboseau comme Grand Maître un peu malgré lui, auquel succéda, après sa mort, en 1946, son fils Jean ; dissous par ce dernier, un an plus tard, par égard à l'individualisme de Saint-Martin.

 En Août 1934, à Bruxelles, Augustin Chaboseau conféra le titre de Souverain Légat de l'Ordre Martiniste Traditionnel pour les Etats Unis d'Amérique à H. Spencer Lewis, « Impérator » de l'Ordre rosicrucien A.M.O.R.C . « Les fondements pour la réorganisation de l'Ordre Martiniste en Amérique furent solidement établis par le Dr. H. Spencer Lewis avant sa mort prématurée, le 2 Août 1939. » (Martinist Documents. Traditional Martinist Order, San José (Californie), Rosicrucian Press, 1977, p. 25 ; cette brochure contient des indications et des documents, notamment en fac-similé, de première omportance, sur le sujet de ces trois paragraphes).

 (Cependant, le 9 juillet 1937, Blanchard avait signé un décrêt autorisant H. S. Lewis à installer l’O.M.S. aux E.-U.A., dont il ne semble pas que le bénéficiaire ait fait usage.)

 Ralph M. Lewis, fils de H. Spencer Lewis, qui avait été initié au 4e degré de l' O.M.S. par Blanchard, le 10 Septembre 1936, fut reçu, de même « Supérieur Inconnu Initiateur » dans l'O.M.T. par Georges Bogé de Lagrèze, Légat de Chaboseau, et ce dernier lui octroya, en Octobre 1939, une nouvelle Charte pour installer l'Ordre Martiniste Traditionnel aux U.S.A. Après la guerre, le 12 Novembre 1945, Lagrèze proposa à Ralph M. Lewis d'étendre son activité à l'Amérique du Sud et au Canada.

Le 13 Juillet 1959, Ralph M. Léwis reçut dans l'Ordre Martiniste Traditionnel Raymond Bernard, Grand Maître de l'A.M.O.R.C. pour les pays de langue française, et lui confia le soin de réimplanter l'O.M.T. dans ces pays, avec le Titre de Grand Maître. Le premier groupe (ou Heptade) fut fondé en 1966. En 1977, Christian Bernard succède à son père Raymond Bernard. Notez qu'un an auparavant, à la suite de nombreuses candidatures provoquées par une émission télévisée, l'entrée dans l'O.M.T. de langue française cessa d'être réservée aux membres de l'A.M.O.R.C. Un lien administratif subsiste, néanmoins, entre les deux organisations : Christian Bernard dirige à la fois l'O.M.T. et l'A.M.O.R.C. pour les pays de langue française, de même que Ralph M. Lewis est à la fois « Souverain Grand Maître » de l'O.M.T. et « Impérator » de l'A.M.O.R.C.

--- L'Ordre martiniste et synarchique, fondé par Victor Blanchard, en 1934, encore présent en Grande-Bretagne, au Canada et aux Etats-Unis; une branche française semble se réveiller.

--- L'Ordre martiniste Rectifié, fondé par Jules Boucher en 1948, chétif et quasiment mort-né.

 Robert Ambelain, quand il eut abandonné l'Ordre des Elus Cohen, fonda, en 1968, l'Ordre martiniste Initiatique, qui reste discret.

 Enfin, plusieurs ensembles de groupes nationaux se sont détachés de l'Ordre martiniste pour constituer l'Ordre martiniste suisse, l'Ordre martiniste belge etc.. . En général, ces Ordres Martinistes Nationaux ont maintenu des relations fraternelles avec l'Ordre Martiniste père.

 Pour mémoire, un « Ordre martiniste libéral », un « Ordre martiniste secret », un « Ordre martiniste universel », etc.

 

2. - A. - Saint-Martin n'a pas fondé l'Ordre martiniste (ni d'ailleurs aucun Ordre ni aucune société d'aucune sorte, ni non plus aucun Rite maçonnique).

 L’opinion, sur ce point, est unanime. La mienne ne fait pas exception, je l’ai publiée dès 1946 (Louis-Claude de Saint-Martin et le martinisme, Paris, Ed. du Griffon d’or, 1946, pp. 49-57 ; « Papus et l’avenir du martinisme ». Les Cahiers de l’homme-esprit, [première série] n° 1, 1946, pp. 4-7 ; réédité en une brochure hors commerce, avec un post-scritum, Monaco, 1970.)

  - B. - L'Ordre martiniste est né en 1891. Tous les autre Ordres martinistes sont dérivés, en tant que tels et d'une manière ou d'une autre, de celui-là.

 Mentionnons ici, à titre d’exemple des documents mis en œuvre dans une étude sur la Tradition martiniste, le mémoire de Blitz (Mss. n° 5489 et n° 5490), d’où il appert :
       a) Blitz ne détenait que ce que Papus lui avait transmis ;
       b) la tradition de l’Ordre martiniste de Papus était inexistante.

 (Subsidiairement, la Tradition martiniste narre comment le Dr. Edouard Blitz, juif belge émigré aux Etats-Unis et, là « souverain délégué » de l’Ordre de Papus rompit avec celui-ci en 1902 et fonda un American Rectified Martinist Order, très maçonnisant. Le Suprême Conseil riposta en remplaçant Blitz par Margaret B. Peeke. Mais les deux branches ne durèrent guère… En corrélation avec le schisme de Blitz, l’Angleterre connut la même année un éphémère Independent and Rectified Rite of Martinism, lequel ne maçonnisa point.)

 

3. - L'Ordre martiniste de Papus prétend transmettre une initiation spécifique dite : « de Saint-Martin ». Celle-ci aurait pu se transmettre, avant 1891 et même depuis cette date, en dehors de l'Ordre martiniste. Qu'en est-il ?

  A. - Saint-Martin n'a pas conféré d'initiation rituelle sui generis , soit qu'il en ait été le créateur, soit qu'il ait modifié une initiation à lui conférée. L'invraisemblance psychologique de l'hypothèse contraire est extrême. Et, en toute hypothèse, pas le moindre indice documentaire.

  B. - Aucune « tradition » familiale ou autre ne résiste à l'examen. En particulier la pseudo-filiation de Papus (Saint-Martin qui genuit Chaptal qui genuit Papus) est controuvée. (Cf  sur tout cela Robert Ambelain, Le Martinisme contemporain et ses véritables origines, op. cit., pp. 13-14 et p. 18)

  C. - La filiation dite russe ne l'est pas moins. Les « martinistes » au XVIIIè siècle en Russie sont des Maçons Ecossais Rectifiés, des Chevaliers Bienfaisants de la Cité Sainte et/ou des amateurs de Saint-Martin, maçons ou non . (Cf  là-dessus, comme sur ce qui précède : l’étude sur la Tradition martiniste.)

  D. - Sur le rapport de l'Ordre martiniste avec la Franc-Maçonnerie, beaucoup d'erreurs ont été répandues. L'Ordre martiniste n'est pas une société maçonnique.

 D'une part, Papus, après avoir été refusé par la Grande Loge de France pour crime d'occultisme, en 1899, souhaita d'autant plus que l'Ordre martiniste contribuât à « spiritualiser » la Maçonnerie française et, très naturellement, accentua la coloration maçonnique de sa propre société.

 D'autre part, la marque maçonnique ne pouvait que s'accentuer du fait que le recrutement de l'Ordre martiniste s'effectuait, pour la plus grande part mais pas exclusivement, parmi les Francs-Maçons. (Et aujourd'hui encore, nombre de martiniste sont Maçons.)

 Quand il mourut, Papus n'avait pas désigné de successeur. Il semble même qu'il souhaitait la dissolution de l'Ordre martiniste et avait chargé Georges Loiselle d'y procéder, au cas de son décès.

Téder, élu par le Suprême Conseil, maçonnisa de bon cœur et, en 1918, Bricaud, prétendant à la succession Cohen, superposa le martinisme à la Franc-Maçonnerie. Pour recevoir le premier degré martiniste, le candidat devait être Maître Maçon ; pour recevoir d'autres grades martinistes, il fallait posséder de Hauts Grades maçonniques, etc.

 Afin de boucler la boucle, Papus, en 1914, puis Bricaud tentèrent de constituer quelque groupe maçonnique (Loge ou Chapitre) au sein de la Grande Loge Nationale Indépendante et Régulière qui travaillait au Rite Rectifié. Des pourparlers s'engagèrent avec Edouard de Ribaucourt, Grand Maître de cette Obédience. Ils n'aboutirent pas en leur temps.

 Mais, en 1961, une Loge fut fondée, sous l'Obédience de la grande Loge Française-Opéra, et le titre distinctif La France , qui exigea de ses candidats à l'initiation ou à l'affiliation qu'ils fussent « martinistes » c'est-à-dire détenteurs de la prétendue « initiation de Saint-Martin ». Depuis 1973, cette exigence a été abandonnée.

 

 4. - La version « Chaboseau » paraît plausible. Il s'agit d'une chaîne : Saint-Martin, Abbé de La Noue, Antoine-Marie Hennequin, Henri de Latouche, Adolphe Desbarolles, Amélie de Boisse-Mortemart, Augustin Chaboseau.

  - A . - Je lui ai accordé foi, pour ma part, en 1946. (op., cit., pp. 44-47) Octave Béliard m'en blâma, qui, à raison, niait l'existence de toute initiation issue de Saint-Martin. (Cf Les Cahiers de l’homme-esprit, [première série] n° 1, « A propos d’un livre récent »., pp. 7-10) Mais je persévérai dans mon opinion.

 C'est que G. van Rijnberk avait publié et cautionné cette version (Martines de Pasqually, t. II Lyon, Derain-Raclet, 1938, pp.28-34) et, me semble-t-il, cet historien scrupuleux n'avait pu manquer de vérifier le témoignage qu'il garantissait.

 Las, une visite à Van Rijnberk en 1953 m'apprit que celui-ci avait reproduit le récit d'Augustin Chaboseau, sans autre forme de procès.

  - B. - Or, ma critique de ce récit aboutit à des concluions négatives ; elle en révèle les incohérences, les impossibilités et permet d'en identifier quelques sources (Cf La tradition martiniste ; mais déjà l'essentiel in « la maison où mourut le Philosophe Inconnu », Bulletin folklorique d'Ile-de-France, janvier-mars 1960, p. 269 [=p. 10 du tiré à part], n. 11 et « Balzac et Saint-Martin », L'Année balzacienne, 1965, Paris, Garnier. 1965, pp. 47-52).

 Un document requiert une mention spécial : il apporte le témoignage de Jean Chaboseau, fils d'Augustin, qui, dans sa lettre de démission, en Septembre 1947, de la Grande Maîtrise de l'Ordre Martiniste Traditionnel, affirme que son père n'a jamais reçu d'initiation rituelle des mains d'Amélie Boisse-Mortemart (Cf  le texte intégral de cette lettre ap . Dr Philippe Encausse, Sciences occultes ou 25 années d'occultisme occultisme occidental , Paris, Ocia, 1949, pp.70-79 ).

5. - Conclusion :
Avant Papus, point d'Ordre martiniste ; point non plus d'initiation « martiniste », c'est-à-dire qui proviendrait de Saint-Martin. Ou, si l'on veut, une initiation intellectuelle et spirituelle, mais point d'initiation rituelle.