LE MARTINISME

Par Gustav Lambert Brahy

 

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 L'idée essentielle qui s'en dégage est celle de la réintégration finale de l'homme au sein de la divinité. L'homme a été créé par Dieu à son image, et avec les mêmes pouvoirs; mais il aurait dû ne jamais oublier son origine divine, et sa dépendance naturelle vis à vis de son créateur. Mû par l'orgueil de sa puissance, il fut amené à crées des êtres inférieurs à lui-même, qui lui seraient entièrement subordonnés; c'est ainsi qu'il se trouva entraîné de plus en plus dans la matière, et par conséquent dans la chute. Ce n'est qu'en se dégageant de la matière qu'il parviendra à reconquérir son essence divine. Pour cela, il doit donc chercher à se transformer moralement, de façon à assurer la prédominance de l'esprit sur l'instinct. Nous retrouvons ici le thème fondamental de toutes les sociétés occultes et initiatiques.

 Le Martinisme s'adresse donc à des êtres déjà assez évolués, où en qui, en tout cas, dominent la spiritualité. Ceci limite déjà ses possibilités de recrutement.

 Au surplus, l'Ordre martiniste actuel laisse à chaque groupement la faculté de définir les moyens et les règles qui doivent concourir à la réalisation de son but philosophique. Aucune doctrine détaillée et cohérente n'a jamais, à ma connaissance, été établie, sauf en ce qui concerne les Rituels; de telle sorte que cette lacune ajoute encore aux difficultés d'organisation.

 On peut se demander à cet égard si le Martinisme n'aurait pas dû rester, comme du temps de Saint Martin, une école d'initiation libre, ce qui exclut dès lors toute idée de groupement organisé. Evidemment, l'initiation libre a conduit à la création de multiples loges martinistes, la plupart maçonniques, avec tous les excès et les inconvénients que pareille prolifération aussi anarchique peut provoquer. Mais c'est sans doute pour tenter de remédier à cet essaimage anarchique que Papus créa l'Ordre Martiniste, qui imposait tout au moins à ses adhérents un minimum d'organisation et une discipline, en même temps que les avantages du travail en commun.

 Les successeurs de Papus imposèrent chacun leur cachet personnel à cette organisation, à ses formes et à ses rites.

 Aujourd'hui, la tendance est de donner l'indépendance aux Groupes martinistes qui, dans chaque pays, ont fait preuve d'une maturité d'esprit suffisante. C'est le cas depuis cette année pour le mouvement martiniste belge.

 Pour reconstituer plus en détail la doctrine philosophique de Saint Martin, il faut lire ses ouvrages et ici encore, on se heurte à une nouvelle difficulté. En effet, le style de Saint Martin est lourd, abstrait et au total assez pénible. Le français du 18ème siècle a au surplus des résonnances différentes du français moderne. La lecture du Philosophe Inconnu est donc assez rebutante et décourage pas mal de gens. C'est d'ailleurs pourquoi il eût été extrêmement utile que quelqu'un pris la peine de décortiquer l'essentiel de ses œuvres.

 Certains, comme Robert Amadou, et André Tanner, s'en sont occupés; mais personne à ma connaissance n'a encore tenté la synthèse de son œuvre sous une forme claire et structurée. L'accès de la compréhension à la pensée de Louis Claude de Saint Martin reste donc toujours difficile, et l'on n'y parvient que lentement, à force d'application et de persévérance.

 Il faudrait d'ailleurs, pour comprendre toute l'œuvre de Saint Martin, posséder toutes les clefs qui lui donnent accès. Son livre sur les nombres, par exemple, peut-être considéré comme un des monuments de l'occultisme. Faut-il noter également que son Tableau naturel comporte 22 chapitres, ce qui nous rappelle étrangement les 22 lames du tarot ?

 Tanner résume assez bien dans les lignes suivante la doctrine de Saint Martin: "C'est, dit-il, un moraliste, mais d'une espèce assez particulière, à cause du tour occulte de sa pensée, qui veut qu'éthique et connaissance soient étroitement liées. En effet, dès que la connaissance est jugée possible, le bien ne saurait consister en la soumission pure à un impératif quelconque. L'homme, ici, s'élève à la connaissance de la loi et se rend ainsi capable de créer en toute liberté, en toute responsabilité, mais selon elle, des valeurs morales individuelles. Le devoir est alors comme le voulait Goethe, où l'on aime ce que l'on s'ordonne à soi-même. Sans que cela soit jamais formulé de cette façon chez maint Martin, l'on sent pourtant à chaque pas que son effort éthique s'oriente vers la connaissance et la liberté, et l'action vivifiante du Désir le sauve généralement du moraliste."

... A Suivre ...