LES MARTINISTES

Pierre GEYRAUD

 --- Suite et Fin ---

 A Papus, mort pendant la guerre, succéda le T.P.M. Teder ( pseudonyme de Charles Détré ), 33. 90. 95, Directeur du Secrétariat général de la Fédération Maçonnique Universelle siégeant au zénith de Paris. Il retoucha le rituel Martiniste, (Ou, du moins, le fit retoucher. Car, ce que beaucoup de Martinistes ignorent, le véritable auteur du Rituel n’est pas Teder, mais Henri Delage.) Il donna au mouvement une orientation un peu particulière. Par exemple, dès avant son élection, en 1912, il donnait un cours d’hermétisme dans la Loge Osiris, N° 318, dont les membres se réunissaient tous les vendredis soir, 15, rue Séguier. Par exemple encore en avril 1913, il avait encouragé la Loge Vesta, N° 315, désireuse de participer aux essais de la Loge Hermanubis de Paris, à soumettre aux Frères Martinistes le projet suivant :

« Le dimanche, de 2 à 3 heures, et le jeudi de 10 à 11 heures du soir, les Frères Martinistes, après avoir aimanté le plan supérieur par une ardente prière, sont invités à concentrer leur pensée illuminée par la force suprême, l’Amour en demandant à notre Maître, le Christ, le soulagement ou la guérison des malades. »

 Avant de mourir, le Grand Maître Teder désigna son successeur : le très illustre frère Jean II Bricaud (dans la vie profane, employé au Crédit Lyonnais). A ce dernier, mort récemment, à succédé M. C...., un homme de lettres fort affable. 

La puissance de notre Ordre, m’a dit un Martiniste éminent, Supérieur Inconnu, qui est légitimement fier de compter parmi les ascendants de sa lignée martiniste, le romancier Balzac, réside surtout en ceci que l’initiateur peut n’être connu que de deux personnes : celui qui l’a initié lui-même et celui qu’il initie. Tout initiateur a un numéro d’ordre. Dans les séances, il n’est connu que par ce numéro. Mais, outre ce numéro, il en reçoit un second, qui est formé du nombre qui suit le sien et qu’il transmettra à tout initiateur qu’il aura initié. Comment cette précaution ne contribuerait-elle pas puissamment à assurer le secret ?

Et comment atteindre une société dont les membres peuvent s’ignorer mutuellement ? Un initié ne peut livrer que le nom de son initiateur. Il peut à la rigueur, briser un groupe. Mais il ne peut rien contre les groupes qui lui sont inconnus.

La diffusion de l’Ordre est ainsi semblable à la diffusion cellulaire par scissiparité. Une cellule ne renferme une autre cellule que pour un temps très court. La cellule-mère se divise, ou plutôt donne naissance à des cellules qui deviennent elles-mêmes des cellules-mères très rapidement. Chaque initiateur a pour devoir de ne pas perdre de vue celui ou ceux qu’il a initiés. Il est un point intersectionnel entre deux chaînons de la chaîne de l’Ordre. Il est l’organe vivant et central de la cohésion.

 Que se propose donc cet ordre mystérieux ?

La réintégration de l’homme dans sa pureté primitive, son rapprochement de la divinité, la spiritualisation de l’humanité. Et aussi, comme moyens, l’union de tous les cultes, la solidarité universelle, la fédération de tous les peuples.

Par là, le Martinisme peut être à jouer un rôle politique. Les martinistes que je connais personnellement me paraissent assez peu portés sur la subversion : ils ont cherché -- et trouvé --dans le Martinisme un ferment de vie spirituelle. Mais n’y existe-t-il que cela ? Par exemple, dans les Loges Martinistes qui s’étaient multipliées avant la guerre dans la haute aristocratie russe, autour du Tsar, on avait étudié la doctrine et le plan d’une révolution. Et peu de temps avant sa mort, Papus avait mis à l’ordre des Loges un programme social et politique qui devait faire parler de lui plus tard : le Service civil obligatoire...

Navachine, l’économiste russe assassiné au Bois de Boulogne, était des nôtre, m’a dit un SAIA, et Aristide Briand également... ; et aussi le Tsar Nicolas II, et le généralissime Grand-Duc Nicolas... et de même la plupart des Souverains Balkaniques en 1914... et quelques hommes politiques contemporains... et le système d’affiliation en chaîne adopté en 1921 par la société secrète dite Synarchie (ce nom a été créé en 1860 par le Grand Maître Martiniste Saint-Yves d’Alveydre) est l’exacte copie du système martiniste...

 

 Pierre Geyraud