Cette lettre de Jean Chaboseau, troisième grand maître de l’Ordre martiniste traditionnel (OMT) après Victor-Emile Michelet et Augustin Chaboseau, est extraite de l’ouvrage du Dr Philippe Encausse, Sciences occultes ou 25 années d’occultisme occidental. Papus, sa vie, son œuvre, Paris, OCIA, 1949, pp. 70-79. Parce que cet ouvrage est devenu introuvable ou presque, et que cette lettre est un document capital pour l’histoire du martinisme moderne, notamment citée par Robert Ambelain ou Robert Amadou, nous avons souhaité la reproduire ici-même afin de la rendre à nouveau accessible à un plus grand nombre. En 1949, Philippe Encausse louait la franchise, la modestie et l’esprit d’équité de son auteur, qui venait ainsi de renoncer à la présidence de l’OMT. Ses arguments sont dignes de respect, qui rétablissent la vérité sur « l’initiation » de Saint-Martin. Quant aux propos sur la F.U.D.O.S.I. et sur l’AMORC, ils sont à replacer dans le contexte de l’époque.

En 1947, l’OMT disparut donc en France, mais la délégation américaine de Ralph M. Lewis persévéra. En 1959, Raymond Bernard reçu mandat de Lewis pour réimplanter l’O.M.T. en France et dans les pays francophones où l’on sait qu’il est aujourd’hui l’un des ordres martinistes les plus importants.

Serge Caillet.

 

Septembre 1947.

 Très chère Sœur, très cher Frère,

  Lorsqu’en Janvier 1946, le Frère Augustin Chaboseau me désigna pour lui succéder à la présidence de l’Ordre Martiniste Traditionnel, désignation contresignée par les membres du Suprême Conseil en exercice et que je fus appelé à occuper cette charge, un certain nombre de questions se posèrent à mon esprit. A cette époque, je les écartais provisoirement pour tenter de mettre sur pied cet Ordre qui, il faut bien le dire, débutait à nouveau. Les attaques dont je fus l’objet comme les soutiens morauxque je rencontrais me poussèrent à persévérer dans ce que certains ont bien voulu appeler « une mission ».

 Depuis cette date, la vie même à l’O.M.T. avec ses difficultés tant matérielles que morales m’a obligé à reconsidérer la question fondamentale que j’avais éloignée et qui est non seulement celle de l’existence d’une Obédience, d’un Ordre Martiniste, mais aussi celle de la fonction même de Grand Maître de l’Ordre Martiniste.

 C’est le résultat de ces réflexions que je livre à vos méditations.

 Qui est légitime, qui est traditionnel du point de vue martiniste ?

 Louis-Claude de Saint-Martin n’a jamais créé d’Ordre, d’organisation. Dans l’Ordre des Elus-Cohens, il a, comme les autres Réaux-Croix, contribué à la transmission et à la propagation d’un Ordre maçonnique. Mais après son départ de toute société et organisation, il a cessé de transmettre quoi que ce soit de ce genre, il n’a ni propagé, ni organisé, ni créé un ordre, une obédience, une société, car on ne saurait qualifier ainsi, avec tout ce que cette notion entraîne, la Société des Amis ou des Intimes à laquelle il est quelquefois fait allusion.

 Lui-même l’a écrit à Liebisdorf ( Lettre CX ) :
 « La seule Initiation que je prêche et que je cherche de toute l’ardeur de mon âme est celle où nous pouvons entrer dans le cœur de Dieu et faire entrer le cœur de Dieu en nous... Il n’y a d’autre mystère pour arriver à cette sainte Initiation que de nous enfoncer de plus en plus jusque dans les profondeurs de notre être, etc... ».

 Et dans cette même lettre il fait le parallèle entre cette Initiation et :
 « ... Ces initiations par où j’ai passé dans ma première école et que j’ai laissées depuis longtemps pour me livrer à la seule qui soit vraiment selon mon cœur... Je puis vous assurer que j’ai reçu par la voie de l’intérieur des vérités et des joies mille fois au-dessus de ce que j’ai reçu par l’extérieur. Il n’y a plus d’initiation que celle de Dieu et de son Verbe Eternel qui est en nous, etc... »

 Saint-Martin a donc, à partir d’un certain moment, cessé d’agir en initiateur avec formalisme, Rituel, Rites, etc...

 Notre regretté Frère Augustin Chaboseau avait rédigé une note sur ce qui fut appelé son « initiation » par sa tante Amélie de Boisse-Mortemart, note qui ne laisse subsister aucun doute à cet égard. Il s’agissait uniquement de la transmission orale d’un enseignement particulier et d’une certaine compréhension des lois de l’Univers et de la vie spirituelle, ce qui, en aucun cas, ne saurait être considérée comme une initiation à forme rituélique. Les « lignes » qui aboutissent à Augustin Chaboseau, à Papus, à d’autres et qui partent de Saint-Martin sont, en effet, des lignes d’affinités spirituelles et ne sont en rien constituées par une suite ininterrompue de cérémonies intangibles dans le sein d’une même société et au nom de celle-ci. Car pour que l’on puisse parler d’une initiation traditionnelle, il est nécessaire qu’existe cette transmission d’un « souffle de vie », d’une « influence spirituelle », comme le fait justement remarquer René Guénon, au nom d’une organisation donnée, par des formules identiques et transmise sans qu’en soit changé un iota.

 C’est précisément ici qu’apparaît la profonde contradiction existant, d’un côté, entre ce désir de libération intérieure qui doit se dégager de tout formalisme pour permettre à la personnalité spirituelle de se préciser hors des collectivités et, de l’autre, ce semblant de démenti que parurent lui apporter certains occultistes de la fin du XIXe siècle en créant leurs associations, ordres et sociétés.

 Il y a une qualité d’âme qui constitue essentiellement le véritable Martiniste, c’est cette affinité entre les esprits unis par un même degré dans leurs possibilités de compréhension et d’adaptation, par le même comportement intellectuel, par les mêmes tendances et il s’en suit cette obligatoire constatation que le Martinisme est exclusivement composé d’êtres isolés, solitaires, méditant dans le silence du cabinet à la recherche de leur propre illumination.

 Le devoir de chacun de ces êtres, lorsqu’il atteint à la connaissance des lois de l’équilibre, est de répandre autour de lui sa compréhension afin que ceux qui doivent entendre participent à ce qu’il croit être la vérité de sa vie spirituelle. C’est là que peut intervenir la « Mission de service » du Martiniste, c’est en ce sens seulement que ce courant spirituel particulier trouve sa place dans la Tradition occidentale. Mais un Martiniste véritablement « traditionnel » ne saurait agir valablement au nom d’un ordre de ce nom, parce qu’à ce moment il cesse d’agir selon les suggestions spirituelles du Philosophe Inconnu pour s’inféoder à une formation récente entièrement issue du mouvement intellectuel qui se donnait pour tâche de propager les doctrines « occultistes » à la fin du siècle dernier.

 Car il n’est de régularité concevable pour un Ordre Martiniste que dans un rattachement sentimental vis-à-vis de Papus, puisqu’il n’existe aucune autre ancienneté pour un quelconque Ordre Martiniste que la création d’un Suprême Conseil en 1891 par Papus. Celui-ci, avec les amis dont il s’était entouré, avait tout créé, organisé, les Rituels même n’existaient pas malgré les légendes. On « n’initiait » qu’avec les « Cahiers de l’Ordre », dont la rédaction est de cette époque. Il n’y eut, au début, entre 1891 et 1900, aucune réunion fermée analogue à celle des Loges. Ce ne fut qu’après sous l’influence d’un élément devenant prépondérant, que l’Ordre Martiniste devint une réelle obédience, mais c’était une organisation calquée sur les ordres maçonniques, ce que l’on nomme la para-maçonnerie. Cela est si vrai que fut toujours maintenue « l’Initiation libre » parallèlement à « l’Initiation » en Loge, souvenir de cette liberté individuelle dont jouit tout véritable martiniste en dehors par principe même de toute obédience.

 L’absence totale de Rituels anciens, y compris ceux qualifiés « du XVIIIe siècle », a permis à chaque membre qui l’a désiré d’en composer un. C’est ainsi que celui de Téder a pu être considéré par certains comme celui de l’Ordre Martiniste alors que l’on sait qu’il n’en est rien. En ce sens tout Rituel est valable puisque composé par un Martiniste et inacceptable en lui-même puisque ne répondant pas à son objet : servir de cadre antique et rigide à une transmission spirituelle déposée en son sein. Or ce cadre est vide quel que soit la formation martiniste qui prétend figurer à l’intérieur, puisqu’il n’existe aucune transmission rituélique de ce genre et ce cadre même est sans portée magique puisqu’il ne s’appuie sur aucune tradition réelle.

 Les deux lettres et les six points en quoi consisterait l’essence de la Tradition martiniste sont une adoption de Papus, ainsi que la division en trois degrés d’une initiation que, par contre, certains autres considèrent comme se composant d’un unique grade. Ce qui ne signifie nullement que ces symboles ne puissent avoir, par ailleurs, une portée profonde et une réelle valeur.

 Tout ce qui précède ne vise encore l’une des questions envisagées, celle qui se rattache à la légitimité d’un « Ordre Martiniste ».

 Il reste évident que rien n’empêche des esprits formés à cette compréhension particulière de la vie spirituelle que l’habitude fait appeler le Martinisme, de se grouper pour étudier des textes, mettre en commun le fruit de leurs propres réflexions et que ces réunions sont légitimes si elles sont libres et si elles ne visent en aucune façon à constituer ou à devenir une quelconque Obédience.

 La question primordiale, à mon avis, est celle qui apporte la plus grande contradiction à l’esprit libre et libéré de Saint-Martin lui-même, celle qui lui est un démenti flagrant et perpétuel, l’existence d’un grand Maître du Martinisme, d’une personnalité qui se prétendrait dépositaire de la Tradition du Philosophe Inconnu et qui serait investie par droit de succession de la charge de régulateur suprême de cette tradition, de cette « Initiation ».

 Après le décès de Papus, il n’exista plus de continuité pour la présidence de l’Ordre Martiniste ; Papus n’avait pas désigné de successeur et si certains membres élurent Téder, une grande partie de l’accepta point. Victor Blanchard, alors secrétaire général de l’Ordre, qui, cependant avait signé la proclamation de Téder comme deuxième Grand Maître, refusa bientôt de suivre cette organisation véritablement nouvelle tant par ses rites que par sa composition et les nouvelles obligations qu’il imposait à ses membres. Blanchard constitua alors à son tour un Ordre Martiniste, dont il fut reconnu Grand Maître. Téder aurait désigné Bricaud -- de bons esprits prétendent que ce dernier se serait proclamé lui-même -- et Bricaud eut pour successeur Chevillon. Celui-ci assassiné, l’Ordre Martiniste nouvelle manière (car les tendances maçonniques s’étaient accusées et une fusion hybride s’était constituée avec diverses organisations) eut pour continuateurs les Frères Dupont et Debeauvais. Aujourd’hui, on ne sait exactement pas de qui ils sont les successeurs, malgré leurs affirmations de seule régularité martiniste.

 En 1931, un certain nombre d’anciens membres du Conseil de Papus se réunirent et, n’acceptant pas les nouvelles directives de Bricaud, voulurent reconstituer l’Ordre Martiniste de Papus et celui-ci seulement puisque l’on savait qu’il était impossible de remonter plus haut. C’est alors que le Frère Augustin Chaboseau fut élu Grand Maître. Il désigna, parce que plus âgé que lui, le Frère Victor-Emile Michelet et au décès de Michelet, comme celui-ci n’avait pas désigné de successeur, on revint à la primitive élection d’Augustin Chaboseau.

 Une organisation internationale se prétendant supérieure à toutes les autres et se présentant comme habilitée (par qui, on ne le saura peut-être jamais ...) à régulariser les Sociétés dites Initiatiques, a voulu, en 1934, à Bruxelles, incorporer le Martinisme : elle a reconnu comme seul « régulier » l’Ordre Martiniste et Synarchique de Blanchard et, en 1939, ce fut l’Ordre Martiniste présidé par Augustin Chaboseau qui fut à son tour « reconnu ». Les liens de cette organisation, la F.U.D.O.S.I. (Fédération Universelle des Ordres et Sociétés Initiatiques) avec l’A.M.O.R.C. (Etats-Unis) et diverses autres sociétés analogues, interdisent à toute personne de bonne foi de la prendre trop au sérieux. Notons en passant que l’Ordre Martiniste de Victor Blanchard ne prit que plus tard le nom de "Synarchique", ceci dans le seul but de rendre hommage à la haute personnalité spirituelle de Saint-Yves d’Alveydre. Des Ordres Martinistes existent ainsi un peu partout, avec chacun leur Grand Maître, se prétendant toujours seul légitime et régulier. Il existe même une « Régence du Martinisme Traditionnel » qui se présente comme l’unique autorité en la matière.

 Il n’y a donc aucune valable possibilité d’affirmer la « régularité » d’un Grand Maître Martiniste et Papus lui-même n’a jamais désiré que l’on se référât à lui pour légitimer son Ordre. Lorsque parvenu à un certain stade d’illumination spirituelle et de compréhension mystique, il envisagea l’avenir de l’Ordre Martiniste, il n’a nullement senti l’obligation de se désigner un successeur, ni prévu un quelconque mode d’élection pour cette succession.

 Le Martinisme en tant qu’Ordre, sa mission irrévocablement terminée, devait, dans l’esprit de Papus uniquement orienté vers la mystique et revenant ainsi au véritable esprit martiniste individuel, cesser toute existence. Toute continuation de la charge dont s’était investi Papus et quel qu’en soit le titre est donc, non seulement illégitime, mais en contradiction avec sa volonté finale.

Lorsqu’en juin 1945 eut lieu autour de la personne d’Augustin Chaboseau une réunion pour constituer une Société des Amis de Saint-Martin, et étudier le réveil de l’Ordre, la majorité des présents décida de renoncer à la vie obédientielle. Passant outre à ce désir, le Frère Lagrèze obtint du Frère Augustin Chaboseau qu’il remit en vigueur l’Ordre dont il était le Gand Maître en 1939. Ceux qui ont bien connu le Frère Chaboseau se souviennent de ses hésitations, de ses réticences entre la date de ce geste, septembre 1945, et les derniers jours de sa vie. Plus qu’à personne peut-être lui apparaissait la contradiction manifeste entre non seulement l’existence d’un Ordre Martiniste et la propre pensée de Saint-Martin, mais encore entre la liberté individuelle et individualiste du Philosophe Inconnu et cette charge fallacieuse de Grand Maître. Pour le Frère Augustin Chaboseau, l’existence d’un Ordre et d’un Grand Maître ne lui apparaissaient plus comme des nécessités ainsi qu’au temps de sa jeunesse avec Papus, Michelet et Chamuel...

 Et il est une raison plus profonde, plus essentielle, qui commande tout le comportement spirituel d’un fidèle de l’esprit du Philosophe Inconnu.

 Le Martinisme est chrétien, essentiellement et intégralement chrétien et l’on se saurait concevoir un Martiniste qui ne soit pas un fidèle du Christ - Du Christ Jésus seul Sauveur et Réconciliateur, Incarnation du Verbe. Il apparaît bien qu’un grand nombre de Martinistes n’ont pas été et ne sont pas sans doute toujours pénétrés de cet esprit parfaitement universel dans le sens le plus complet du terme. En désirant se singulariser, se particulariser, en souhaitant présidences, grandes maîtrises, titres et honneurs, au nom d’un philosophe dont la modestie et la simplicité sont proverbiales, ils paraissent méconnaître l’un des premiers préceptes chrétiens, car la fonction, le titre et les honneurs inhérents à la charge d’un Grand Maître sont absolument incompatibles avec la notion même de l’esprit martiniste. Il n’est que de se souvenir de la répugnance dont faisaient preuve Augustin Chaboseau et Octave Béliard pour cette appellation, Augustin Chaboseau n’acceptant que le titre de Président, pour saisir les déviations vers lesquelles risquent d’aller tous ceux qui veulent se prévaloir de ces titres « Souverains » pour lesquels Papus en sa jeunesse s’enthousiasmait.

 Parfaitement convaincu que toutes les déformations, toutes les querelles de légitimité et de régularité, n’ont de raison d’être qu’en fonction de l’existence de cet Ordre Martiniste et de tous les Ordres rivaux qui lui ont succédé, je crois être parvenu à cette compréhension profonde, que les dissensions, quelles que soient leurs apparences, n’apportent que des preuves de l’illégitimité foncière de tout Ordre martiniste officialisé. J’ai estimé qu’il était honnête de vous faire part du résultat de mes réflexions.

Elles m’ont amené à cette conviction que, si l’on désirait rester dans la ligne et la tradition des Philosophes Inconnus, et spécialement du dernier, L. C. de Saint-Martin, il n’était pas possible d’appartenir à un quelconque Ordre Martiniste, quel que soit le qualificatif que l’on veuille bien lui accoler pour le différencier des autres et paraître le rendre supérieur à eux. C’est pourquoi j’ai estimé qu’il était de mon devoir de vous exposer les raisons qui me font renoncer à la charge et dignité de Grand Maître de l’Ordre Martiniste Traditionnel. Je vous prie donc de me considérer comme démissionnaire de cet Ordre.

 N’ayant à désigner aucun successeur, car, d’une part, les Règlements Généraux et Particuliers de l’O.M.T. n’ont jamais été déterminés, et, d’autre part, ne reconnaissant aucune valeur autre que de présidence administrative à cette prétendue charge, il me parait difficile désormais qu’un nouveau Grand Maître puisse se faire reconnaître urbi et orbi, sauf par ceux qui, de leur seule volonté, désirent qu’il en soit ainsi.

 Je souhaite sincèrement qu’en raison de ce fait, le Martinisme redevienne ce qu’il aurait dû toujours rester : un simple rassemblement d’esprits, unis seulement par les mêmes aspirations spirituelles, et guidés vers les mêmes recherches par la seule Lumière du Christ...en dehors de toute préoccupation d’Ordre ou d’Obédience.

 Par le seul fait de ma démission, je déclare naturellement relevés des serments d’allégeance qu’ils ont pu me prêter lors de leurs réceptions, tous ceux qui furent les membres de l’Ordre Martiniste Traditionnel.

 Je vous prie de croire, très cher Sœur et très cher Frère, que cette décision n’entache en rien les sentiments affectueux et fraternels qui nous relient et que nous conserverons en toute liberté comme de véritables fidèles spirituels du Philosophe Inconnu.

 Jean Chaboseau